

| Interview de christophe Ngalle Edimo |
Christophe Ngalle Edimo :les problèmes des dessinateurs africains reflètent ce qui se passe dans la société Grioo.com a rencontré Christophe Ngalle-Edimo, représentant de l'association 'l'Afrique dessinée', qui explique les difficultés auxquelles doivent faire face les dessinateurs et scénaristes africains. Par Paul Yange
L’Afrique Dessinée est une association créée en 2001 qui regroupe des dessinateurs et scénaristes sensibles aux réalités africaines. Elle regroupe un noyau de 10 membres actifs qui s’investissent dans son développement. Trois axes principaux de travail : -témoigner des réalités de l’Afrique contemporaine par le dessin-encourager l’expression singulière de ses membres et soutenir leur professionnalisme -créer une plate-forme internationale d’échanges pour les artistes (dessinateurs, scénaristes...)L'Afrique dessinée souhaite participer au développement de la création, de la production et de la diffusion de la bande dessinée qui parle des réalités de l'Afrique contemporaine pour informer et sensibiliser le grand public. Elle souhaite apporter son témoignage sur le continent en proie à des mutations, et montrer que malgré un contexte difficile, la créativité existe lorsqu'elle n'est pas brimée par les pouvoirs en place. Quelle est la situation des dessinateurs africains en France ? Les dessinateurs de bande dessinée africaine ne sont pas différents des ingénieurs ou des footballeurs africains. Comme l’Afrique va mal, ils quittent le continent pour aller chercher fortune ailleurs, même si c’est une erreur.Quand vous avez un projet de BD et que vous allez voir un éditeur ici en France, le projet présente une couverture, une note d’intention, quelques planches en couleur pour montrer que vous maîtrisez la couleur, ainsi que des planches en Noir et Blanc. Si on ne maîtrise par la couleur en tant que dessinateur, l’éditeur peut néanmoins retenir le projet en se disant qu’il va vous associer à un coloriste plus fort que vous. Le problème c’est que quand nous sommes arrivés avec l’envie de raconter une histoire africaine, l’éditeur nous a dit "écoutez monsieur, mais moi je fais des bandes dessinées de western, des bandes dessinées policières, des histoires d’amour, où est ce que je vais classer vos histoires ? Je ne peux pas créer de collection avec une seule Bande dessinée africaine. Organisez vous à plusieurs et revenez me voir." Nous sommes revenus à plusieurs, mais l’éditeur nous a affirmé qu’il y avait un risque commercial et que personne n’allait acheter de bande dessinée parlant de l’Afrique : "Ce serait mieux si vous traitiez d’autres sujets..." Nous étions déçus car nous voulions traiter certains sujets liés à l’Afrique. Nous no us sommes réunis en association afin de dépasser les limites imposées par les éditeurs.Nous avons créé une bande dessinée éditée à compte d’auteur, intitulée « une journée dans la vie d’un africain d’Afrique ». qui sortira en octobre. C’est notre première expérience en tant qu’éditeur. Mais comme nous ne pouvons pas vivre de ce projet, nous participons à des projets internationaux comme « Mafia cartoons » qui est un recueil italien sur les activités de la mafia. Plusieurs d’entre nous ont participé à ce projet qui nous a fourni une rémunération. Le projet « valeur commune », par exemple est autre exemple de projet auquel certains d’entre nous ont participé. Initié par une association belge qui est parti du constat qu’il y avait en Europe des jeunes gens de races et de religions différentes qui vont être amenés à vivre ensemble, et qui partagent sans le savoir des valeurs. Pour chacune des valeurs, par exemple la tolérance, il y a eu une bande dessinée qui a été faite. C’est un programme qui était bien rémunéré et qui permet de vivre en attendant que nos propres initiatives trouvent leur public.Quelle est la situation des membres de l’association ? Sur une dizaine de personnes (une photographe, huit dessinateurs, un scénariste) il n’y a que l’ivoirien Faustin Titi qui vit de la bande dessinée. Il réalise des travaux de commande. Par exemple, il y a une commande qui lui a été passée par une association qui s’occupe de la réinsertion des prostituées, et il a fait une bande dessinée. Il a touché 20 000 euros pour réaliser la BD. Mais pour les autres, il n’y a que des projets comme ceux dont je vous ai parlé plus tôt.Quel est le nombre d’exemplaires qu’il faut vendre pour qu’une Bande Dessinée soit rentable ? Pour rentabiliser un livre classique il faut vendre 3000 exemplaires, mais pour une BD, il en faut 8000. Donc le dessinateur va galérer trois fois plus que l’écrivain pour réussir. Il faut rajouter à ça le problème de la spécificité car si on veut parler de sujets qui touchent l’Afrique, on risque la marginalisation chez les éditeurs. Il faut en conséquence travailler deux fois plus quand on est Noir. Ce qui se passe dans le reste de la société se retrouve aussi dans l’univers de la Bande dessinée.La BD « Aya de Yopougon » a connu un grand succès ? A quoi l’attribuez-vous ? A la chance, l’ouverture d’esprit d’un éditeur ? C’est l’ouverture d’esprit d’un éditeur, en fait d’un auteur qui s’est fait connaître depuis une quinzaine d’années, et qui a eu le courage en tant que directeur de collection d’imposer à la maison d’édition que cette Bande dessinée puisse naître. Ils ont pris ce risque qui s’est avéré payant. Il faut aussi prendre en compte le fait que « Aya de Yopougon » a été construite de sorte d’être accessible à tout le monde. Il y a eu dans le temps d’autres initiatives comme « Magie Noire » d’un dessinateur ivoirien, Grou, qui abordait le sujet de la sorcellerie en Afrique. Mais c’était tellement ésotérique que même à l’intérieur de la Côte d’Ivoire les gens n’ont pas compris. En France les difficultés de compréhension ont été les mêmes, et le projet a finalement été un échec gigantesque qui a contribué à retarder l’émergence des dessinateurs africains en France. Il faut que les auteurs aussi réalisent que le public n’ait pas né dans un village en particulier et qu’il faut qu’il ait les codes pour comprendre les thèmes traités dans la Bande dessinée.Qu’est ce qui manque pour que les dessinateurs de BD Africaine en France soient reconnus ? La visibilité ... C’est essentiellement la visibilité. Les éditeurs ne rendent pas facile cette visibilité puisqu’ils travaillent par collections. Collection "moyen âge", "science fiction"...et que dans ces collections il n’y a pas de place pour l’Afrique.WPourtant en Afrique comme ailleurs, il y a des histoires d’amour, des histoires policières etc et ce que nous aimerions, c’est que l’Afrique ne soit pas classée en tant que collection, mais incluse dans les catégories thématiques, et de ce côté-là, on a beaucoup de mal, malgré l’émergence d’« Aya de Yopougon. » Concernant la frilosité des éditeurs, il y a aussi un phénomène qu’il faut noter : certains dessinateurs africains apprennent à dessiner en lisant des bandes dessinées comme « Blek Le roc », Zembla, Tex Willer, etc Donc ils dessinent de la même façon. Et se voient répondre par les éditeurs que leur style ressemble à celui de ces bandes dessinées, mais que l’original existe déjà. Il faudrait que ces dessinateurs africains se disent qu’ils doivent chercher leur propre style et essayer de l’imposer même si c’est difficile. |
