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Histoire de la BD africaine: La BD en Afrique subsahariennepar Sébastien Langevin - Journaliste spécialiste de la bd africainedetail: http://www.colophon.be/pages/hemisphere/culture28.htmlLa bande dessinée est un média encore nouveau en Afrique. Si l’on est encore très loin de la taille des marchés européens ou japonais, de belles réussites permettent d’espérer que la bande dessinée peut avoir une viabilité économique sur le continent africain. La bande dessinée connaît en Afrique subsaharienne francophone de vrais succès. Là où elle sait parler à son public des thèmes qui le touchent, là où les auteurs réussissent à se départir de l’héritage graphique et économique des puissances coloniales (France, Belgique, Grande-Bretagne…), là, surtout, où un travail d’édition approprié permet au plus grand nombre d’accéder aux productions. Car l’arbre ne doit pas cacher la forêt. Si quelques bandes dessinées sont commercialisées, des dizaines d’autres restent dans les cartons à dessins des auteurs. L’édition n’est guère développée en Afrique sub-saharienne, et l’édition de bandes dessinées bien moins encore que les autres. C’est ce travail d’éditeur, en particulier dans sa dimension commerciale, qui fait cruellement défaut et qui limite aussi bien la production que le nombre de lecteurs sur le continent. L’étude des réalités commerciales des deux plus grandes réussites de la bande dessinée en Afrique permet de mettre en lumière les spécificités de ce média et de vérifier que des logiques d’industrie culturelle peuvent se mettre en place..Gbich ! et Goorgoorlou En Côte d’Ivoire, l’hebdomadaire Gbich ! a un tirage moyen de 30 000 exemplaires. Imprimé sur papier journal et distribué dans toute la Côte d’Ivoire, ce journal mélange depuis 1997 articles et bandes dessinées, avec une nette prédominance de ces dernières. On parle bien ici de bandes dessinées et non de caricatures de presse. Des héros récurrents vivent de petites histoires en une planche, inspirées par le quotidien des Ivoiriens. Les personnages les plus célèbres (Cauphy Gombo, Tommy Lapoasse, Sergent Deutogo,…) sont de véritables stars que tout Abidjanais connaît bien. En septembre 2002, le premier recueil des aventures de l’un de ces héros est sorti. Cet album de bandes dessinées de quarante pages reprend les meilleures histoires déjà publiées de Cauphy Gombo auxquelles s’ajoute une histoire inédite de dix pages. Vendu 2 000 francs CFA (3,05 €) et tiré à 10 000 exemplaires, ce recueil devrait bientôt être suivi d’autres ouvrages du même type. Au Sénégal, le personnage de Goorgoorlou est apparu dans les pages de l’hebdomadaire satirique Le Cafard libéré en 1987, sous les crayons d’Alphonse Mendy, mieux connu sous son pseudonyme de TT Fons. Goorgoorlou est simplement un Sénégalais moyen. Chaque jour, il doit déployer des trésors d’ingéniosité pour ramener à sa femme la DQ (dépense quotidienne), les quelques centaines de francs CFA qui permettront à sa famille de se nourrir. Paresseux, astucieux et gouailleur, Goorgoorlou (“ le débrouillard ” en wolof) reflète avec dérision le quotidien de centaines de milliers de Sénégalais plongés dans la misère par une dévaluation du franc CFA assassine et un plan d’ajustement structurel avancé comme cause de tous les maux du pays. Le héros est rapidement devenu très populaire, si bien qu’en 1991, TT Fons fait paraître le premier recueil de ses aventures, Goorgoorlou pour la dépense quotidienne. Cet album de cinquante pages, dont huit d’histoires inédites, vendu 700 FCFA (1,07 €), a été tiré à 5 000 exemplaires qui se sont vendus en trois mois. Depuis, Alphonse Mendy a publié régulièrement de tels albums. En 2001, trois albums doubles ont paru, reprenant chacun l’actualité de deux années et tirés à 6 000 exemplaires.Distribution et diffusion Gbich ! est distribué par la société Edipresse, filiale des Nouvelles messageries de la presse parisienne (NMPP) françaises. L’hebdomadaire a un taux moyen d’invendus de 18%, qui monte à 25% à Abidjan, capitale économique du pays. Ce taux d’invendus important dans la capitale s’explique par la très forte présence du journal partout dans la ville : les deux tiers des 30 000 exemplaires y sont vendus. Le distributeur fournit aux dirigeants de Gbich ! des statistiques de vente, en les détaillant selon deux modes principaux : la criée et le réseau des kiosques et des librairies. Auparavant, les exemplaires invendus de Gbich ! vivaient une seconde vie sur le marché parallèle. Quelques semaines après la sortie originale, on trouvait des exemplaires de Gbich ! à un moindre prix. Mais la direction du journal s’est aperçue que les ventes globales ont baissé lorsque cette distribution parallèle s’est mise en place. “ Une mafia s’est installée, et il y avait un “ trafic ” d’anciens numéros de Gbich !. Désormais, nous pilonnons les invendus ”, explique Zohoré Lassane, membre fondateur et directeur de la publication de l’hebdomadaire. Concernant le recueil d’histoires, le mode de distribution est différent de celui du journal. La première semaine, la direction a donné des exemplaires de ce recueil aux jeunes vendeurs à la criée. Mais ces ouvrages reliés se détérioraient beaucoup plus rapidement entre les mains des vendeurs que les journaux. Désormais, ces recueils ne sont disponibles que dans les kiosques. Les albums de Goorgoorlou sont également distribués au Sénégal par une filiale des NMPP, l’Agence de distribution de la presse (ADP). Pour cette distribution, ADP prélève 35% du résultat de la vente, soit 245 FCA (0,37 €) sur 700 FCFA. ADP reverse ensuite environ 20% de cette somme à chaque vendeur, soit 49 FCFA (0,07 €) par exemplaire vendu. La chaîne ne s’arrête pas là. Chaque vendeur qui possède un kiosque emploie des petits revendeurs qui viennent s’approvisionner à son kiosque. Ces petits revendeurs sont rémunérés à hauteur de 5% des 20% perçus par le vendeur, soit 2,45 FCFA (0,004 €). Ces revendeurs à la criée ont des “ abonnés ” dans les immeubles et les bureaux de Dakar, c’est-à-dire des personnes qui leur achètent régulièrement des publications. Près de 55 à 60% des ventes totales sont réalisées par ces revendeurs, qui démarchent également les clients dans la rue, piétons et automobilistes pris dans la circulation. 60% des exemplaires de Goorgoorlou sont vendus à Dakar, capitale du pays.
Publicité et promotion La BD en Afrique subsaharienne par Sébastien Langevin Journaliste http://www.colophon.be/pages/hemisphere/culture28.html La bande dessinée est un média encore nouveau en Afrique. Si l’on est encore très loin de la taille des marchés européens ou japonais, de belles réussites permettent d’espérer que la bande dessinée peut avoir une viabilité économique sur le continent africain. La bande dessinée connaît en Afrique subsaharienne francophone de vrais succès. Là où elle sait parler à son public des thèmes qui le touchent, là où les auteurs réussissent à se départir de l’héritage graphique et économique des puissances coloniales (France, Belgique, Grande-Bretagne…), là, surtout, où un travail d’édition approprié permet au plus grand nombre d’accéder aux productions. Car l’arbre ne doit pas cacher la forêt. Si quelques bandes dessinées sont commercialisées, des dizaines d’autres restent dans les cartons à dessins des auteurs. L’édition n’est guère développée en Afrique sub-saharienne, et l’édition de bandes dessinées bien moins encore que les autres. C’est ce travail d’éditeur, en particulier dans sa dimension commerciale, qui fait cruellement défaut et qui limite aussi bien la production que le nombre de lecteurs sur le continent. L’étude des réalités commerciales des deux plus grandes réussites de la bande dessinée en Afrique permet de mettre en lumière les spécificités de ce média et de vérifier que des logiques d’industrie culturelle peuvent se mettre en place. Gbich ! et Goorgoorlou En Côte d’Ivoire, l’hebdomadaire Gbich ! a un tirage moyen de 30 000 exemplaires. Imprimé sur papier journal et distribué dans toute la Côte d’Ivoire, ce journal mélange depuis 1997 articles et bandes dessinées, avec une nette prédominance de ces dernières. On parle bien ici de bandes dessinées et non de caricatures de presse. Des héros récurrents vivent de petites histoires en une planche, inspirées par le quotidien des Ivoiriens. Les personnages les plus célèbres (Cauphy Gombo, Tommy Lapoasse, Sergent Deutogo,…) sont de véritables stars que tout Abidjanais connaît bien. En septembre 2002, le premier recueil des aventures de l’un de ces héros est sorti. Cet album de bandes dessinées de quarante pages reprend les meilleures histoires déjà publiées de Cauphy Gombo auxquelles s’ajoute une histoire inédite de dix pages. Vendu 2 000 francs CFA (3,05 €) et tiré à 10 000 exemplaires, ce recueil devrait bientôt être suivi d’autres ouvrages du même type. Au Sénégal, le personnage de Goorgoorlou est apparu dans les pages de l’hebdomadaire satirique Le Cafard libéré en 1987, sous les crayons d’Alphonse Mendy, mieux connu sous son pseudonyme de TT Fons. Goorgoorlou est simplement un Sénégalais moyen. Chaque jour, il doit déployer des trésors d’ingéniosité pour ramener à sa femme la DQ (dépense quotidienne), les quelques centaines de francs CFA qui permettront à sa famille de se nourrir. Paresseux, astucieux et gouailleur, Goorgoorlou (“ le débrouillard ” en wolof) reflète avec dérision le quotidien de centaines de milliers de Sénégalais plongés dans la misère par une dévaluation du franc CFA assassine et un plan d’ajustement structurel avancé comme cause de tous les maux du pays. Le héros est rapidement devenu très populaire, si bien qu’en 1991, TT Fons fait paraître le premier recueil de ses aventures, Goorgoorlou pour la dépense quotidienne. Cet album de cinquante pages, dont huit d’histoires inédites, vendu 700 FCFA (1,07 €), a été tiré à 5 000 exemplaires qui se sont vendus en trois mois. Depuis, Alphonse Mendy a publié régulièrement de tels albums. En 2001, trois albums doubles ont paru, reprenant chacun l’actualité de deux années et tirés à 6 000 exemplaires. Distribution et diffusion Gbich ! est distribué par la société Edipresse, filiale des Nouvelles messageries de la presse parisienne (NMPP) françaises. L’hebdomadaire a un taux moyen d’invendus de 18%, qui monte à 25% à Abidjan, capitale économique du pays. Ce taux d’invendus important dans la capitale s’explique par la très forte présence du journal partout dans la ville : les deux tiers des 30 000 exemplaires y sont vendus. Le distributeur fournit aux dirigeants de Gbich ! des statistiques de vente, en les détaillant selon deux modes principaux : la criée et le réseau des kiosques et des librairies. Auparavant, les exemplaires invendus de Gbich ! vivaient une seconde vie sur le marché parallèle. Quelques semaines après la sortie originale, on trouvait des exemplaires de Gbich ! à un moindre prix. Mais la direction du journal s’est aperçue que les ventes globales ont baissé lorsque cette distribution parallèle s’est mise en place. “ Une mafia s’est installée, et il y avait un “ trafic ” d’anciens numéros de Gbich !. Désormais, nous pilonnons les invendus ”, explique Zohoré Lassane, membre fondateur et directeur de la publication de l’hebdomadaire. Concernant le recueil d’histoires, le mode de distribution est différent de celui du journal. La première semaine, la direction a donné des exemplaires de ce recueil aux jeunes vendeurs à la criée. Mais ces ouvrages reliés se détérioraient beaucoup plus rapidement entre les mains des vendeurs que les journaux. Désormais, ces recueils ne sont disponibles que dans les kiosques. Les albums de Goorgoorlou sont également distribués au Sénégal par une filiale des NMPP, l’Agence de distribution de la presse (ADP). Pour cette distribution, ADP prélève 35% du résultat de la vente, soit 245 FCA (0,37 €) sur 700 FCFA. ADP reverse ensuite environ 20% de cette somme à chaque vendeur, soit 49 FCFA (0,07 €) par exemplaire vendu. La chaîne ne s’arrête pas là. Chaque vendeur qui possède un kiosque emploie des petits revendeurs qui viennent s’approvisionner à son kiosque. Ces petits revendeurs sont rémunérés à hauteur de 5% des 20% perçus par le vendeur, soit 2,45 FCFA (0,004 €). Ces revendeurs à la criée ont des “ abonnés ” dans les immeubles et les bureaux de Dakar, c’est-à-dire des personnes qui leur achètent régulièrement des publications. Près de 55 à 60% des ventes totales sont réalisées par ces revendeurs, qui démarchent également les clients dans la rue, piétons et automobilistes pris dans la circulation. 60% des exemplaires de Goorgoorlou sont vendus à Dakar, capitale du pays. Publicité et promotion La publicité est une importante source de revenus pour la presse. Pour Gbich !, la publicité couvre globalement les frais d’impression du journal, qui s’élèvent en moyenne à 1,7 millions de francs CFA (2 591,63 €). La publicité assure un gain minimum de 1,2 million FCFA (1 829,39 €), mais cet apport peut être beaucoup plus important en période de forte demande de la part des annonceurs. Ainsi, au moment de la rentrée scolaire, les demandes d’encarts publicitaires sont très nombreuses. Durant cette “ haute saison ” publicitaire, la publicité permet de faire rentrer jusqu’à 3 millions de FCFA (4 573,47 €). “ Les lecteurs se plaignent parfois du trop grand nombre de pages de publicité, explique Zohoré Lassane. Nous sommes en train de nous battre pour passer à vingt pages. Mais les rotatives sont calées sur 16 pages (notre pagination actuelle), et tirer ces quatre pages supplémentaires nous coûte presque aussi cher qu’un journal de seize pages… ”. Les recueils de Goorgoorlou, s’ils ne sont pas un produit de presse, contiennent néanmoins des pages de publicité. Le personnage est parfois mis en scène dans des pages en couleurs (alors que le reste de l’album est en noir et blanc) pour promouvoir une marque de savon ou de boisson. Un double album de cent pages comme Les années Hop (1998-2000), vendu 2 400 FCFA (3,66 €) contient dix pleines pages de publicité en couleurs, dont les deuxième, troisième, et quatrième de couverture. Le dessinateur a réalisé des dessins originaux pour cinq de ces publicités. Selon Alphonse Mendy, ces publicités amortissent la moitié des coûts d’impression de chaque album. Concernant la diffusion de Gbich !, Zohoré Lassane remarque : “ Dans les moments de crise, le tirage monte. Quand l’actualité est plus calme, tous les tirages de la presse baissent ”. On pourrait donc imaginer que les événements actuels en Côte d’Ivoire profitent aux ventes de l’hebdomadaire. Malheureusement, la moitié nord du pays, occupée, ne reçoit plus aucun titre de presse : Gbich ! a dû réduire de moitié son tirage depuis le début de la crise. Avant la tentative de coup d’Etat, Gbich ! avait en projet de lancer une radio sur Abidjan (Gbich ! FM) et d’acquérir une imprimerie qui lui permettrait de réduire considérablement ses coûts d’impression. Le cas de Goorgoorlou est encore différent. Le personnage connaît un tel engouement qu’Alphonse Mendy n’organise pas d’opération de promotion. Il informe simplement les journalistes de la sortie d’un nouvel album. En général, les vendeurs eux-mêmes réclament la sortie d’un nouveau recueil qui leur assure de bonnes ventes. Et Alphonse Mendy note que “ les lecteurs font la promotion de Goorgoorlou eux-mêmes. Avant que je ne sorte mes recueils, certains lecteurs gardaient les pages de Goorgoorlou, et les envoyaient à des frères en dehors de Dakar ou à l’étranger ”. De plus, Goorgoorlou est devenu le héros d’une série télévisée quotidienne : sa notoriété s’est encore accrue. Alors que les bandes dessinées sont en français, donc destinées à une élite, les personnages de la série télévisée s’expriment en wolof, langue la plus parlée au Sénégal, pour que le plus grand nombre puisse à son tour apprécier les aventures de Goorgoorlou. En Côte d’Ivoire, la télévision nationale s’est également saisie de l’un des personnages de Gbich !, Cauphy Gombo, pour une série de courts épisodes. Il est intéressant de noter que les bandes dessinées ne sont pas adaptées en dessin animé comme cela se pratique plus fréquemment dans les pays du Nord, mais donnent lieu à des séries “ live ”, jouées par des acteurs. D’abord insérées dans des titres de presse, puis reprises en recueils indépendants et en séries télévisées, ces bandes dessinées amorcent bien le cercle vertueux d’une industrie culturelle. Ces réussites témoignent que l’Afrique est en train de se doter d’un nouveau média artistique qui répond aux exigences économiques du continent. Sébastien Langevin |

